Radius et Cubitus, Salt Lake
City 2002 [i]
Jean-Yves Le Meur, juin 2002
Voici la petite histoire
d’un grand voyage, le journal de ma participation aux Jeux Paralympiques, à
Salt Lake City, avec ses à cotés et ses émotions.
Le coup d’envoi est donné
le vendredi 1er mars 2002.
Ici, à Paris, à la
Résidence Internationale, la visite de Jacques Chirac nous donne la mesure de
cette manifestation et le tempo des jours à venir ! Des pelletées de poignées
de mains sont inlassablement distribuées par le président en campagne. Il n’y
va pas de main morte.
Même les manchots y ont
droit.
Après un discours plutôt
classique mais qui évite heureusement cette pitié désobligeante qui accompagne
souvent les discoureurs ignorants du monde handisport, toute l’équipe de France
pose autour de lui au grand plaisir de la quarantaine de télévisions et
photographes qui s’en donnent à cœur joie. Les flashs crépitent.
Même les aveugles sont
éblouis.
Il passe près de moi et
j’en profite pour lui lancer:
· "La campagne aussi, c’est du
sport, non ?
· Oui, oui... mais, il faut aussi
savoir s’en détacher... comme avec vous, ici, vous voyez... "
Bien sûr, bien sûr...
Sa présence se prolonge
autour d’un buffet et l’occasion m’est donnée de parler un peu encore avec lui.
Il est sollicité de partout, une vraie star, et je profite du moment de la
photo individuelle pour lui dire que je travaille au CERN et que j’ai besoin de
cinq postes supplémentaires.... non, je blague... seulement que la recherche
scientifique est hélas complètement hors des débats de pré-campagne. Il me
promet d’en parler... Dans le feu des gens qui se pressent autour de lui, qui
lui serrent la paluche, qui lui lancent des messages, qui lui offrent des
souvenirs, dans cette agitation permanente... que peut-il retenir !
Un peu après, entre deux
canapés au caviar, je lui demande s’il a déjà fait du ski...
"oui, oui, j’ai même
passé il y bien longtemps mon chamois de bronze et d’argent - je ne sais plus
ou, à Chamonix peut-être - mais pour le chamois d’or, j’ai loupé. Moi je me
trouvais très bien, mais arrivé en bas, on m’a dit que j’étais tout droit, tout
raide !"
Et la valse des poignées
de main l’emporte vers d’autres histoires...
A deux femmes de ménage
qu’il ceinture, il dit:
"Les photos, je les
fais payer...".
Tout le monde est
surpris... un scoop sur le financement du RPR ! ...
mais non...
"... par un baiser
!"
Et ainsi de suite, hors
du champ des télés, il semble s’amuser et fasciner les gens par sa simplicité
sympathique.
Avant de partir, il
resserre à nouveau toutes les menottes pour dire au revoir (quel métier !). Il
s’approche alors de moi, me tend la main, approche son visage vers mon oreille
et me souhaite un gros:
"MERDE" !
On verra plus tard que ce ‘merde’ pourtant présidentiel ne suffira pas à
faire mon bonheur - peut-être aurait-il
fallu un ‘merde’ papal !
La journée du voyage, le
lendemain, ne sera pas aussi distrayante.
Le lever est à cinq
heures du matin à Paris; le coucher sera à six heures, toujours selon l’horaire
parisien, à Salt Lake. Heureusement, le décalage horaire donne l’impression que
la journée a simplement duré 25 heures.
L’arrivée dans l’Utah est
exceptionnellement belle. Depuis le hublot contre lequel j’ai scotché mon nez,
le continent américain – blanc de neige – apparaît plus immense que jamais. Vu
du ciel, le manteau neigeux trace toutes les courbes de niveau et ce paysage
quasi-désert s’étend à l’infini.
Puis viennent les
Rocheuses et collé à elles, un lac gigantesque dans lequel le soleil se
reflète. Tout le monde dans l’avion se penche vers les hublots, l’avion se
déséquilibre, fait un tour sur lui-même. On reconnaît aussitôt ce panorama que
la télévision a retransmis durant toute la quinzaine des Jeux Olympiques... Ca
y est, nous y sommes !
Quelques souvenirs de
jeunesse m’effleurent également car j’étais venu ici, il y a 21 ans, avec mes
parents et mon frère pour notre ‘grand voyage outre atlantique’... nous avions
acheté des polos avec l’inscription
"go and jump in the lake", ce que nous avions bel et bien essayé...
c’est ma séquence nostalgique...
Ce n’est donc qu’un
retour pour moi, mais les montagnes semblent toutes nouvelles. Les américains
les auraient-ils sorties de terre à l’occasion des Jeux ? Après tout, on est
aux USA ! Ou bien ma mémoire serait-elle défaillante ! En tout cas elles sont
là. Majestueuses et toutes blanches.
Cette fois ci, ce sera "go and jump in the
snow".
Evidemment, le passage
des contrôles de sécurité à l’arrivée sur le sol américain est assez comique. Tout
le monde sonne de partout ! Entre les prothèses, les fauteuils roulants et les
fusils du biathlon (qui ont pris un chemin ‘spécial’), on finit tous par passer
sains, saufs, et amusés. D’ailleurs, dès que les douaniers savent que nous
allons aux Jeux, les choses s’accélèrent... il ne reste qu’un détail: récupérer
les quatre tonnes de bagages qui nous ont suivis, skis-bobs, multiples paires
de ski, gros sacs de matériel... les sherpas sont de service !
Et finalement, premier
exploit de cette aventure: il ne manque rien.
Ah si, un coureur !
Malheureusement, le matin même du départ, Tristan s’est tordu le genou qui lui
reste en tombant d’un toit, chez lui, alors qu’il donnait un coup de main -
avec la main qui lui reste.
Une médaille d’or peut
déjà être décernée. Celle de la poisse.

Deux mondes du ski se
côtoient: les fondeurs et les alpins. Alors que les premiers partent
s’entraîner de bon matin dès le lendemain de notre atterrissage, les deuxièmes
ont la recommendation de se reposer, de se remettre du voyage. Je suis
impatient de monter à Snow Basin, mais j’adopte sagement la consigne: il y a
trois semaines de ski à venir !
Les neufs alpins et une
partie de l’encadrement sont convié à la cérémonie de réception de l’équipe de
France: des jeunes filles en uniforme d’une école de Salt Lake nous accueillent
avec des ‘hourrah’ et une petite chansonnette. Suivent des discours (courts –
il fait froid !), la levée du drapeau sous l’inévitable Marseillaise, l’hymne
Olympique et – forcément – oui, devinez... deux indiens rescapés et déguisés
d’habits traditionnels nous interprètent la danse de la paix. Très bienvenue en
cette période !
Tout cela sous un
magnifique soleil.
Une séance de photos,
avec les écolières, avec les Indiens, avec les bénévoles, avec les mormones,
avec les casquettes, sans les casquettes, avec l’encadrement, sans
l’encadrement, avec la veste Adidas, sans la veste Adidas, avec le Président de
ceci, sans le Président de cela, avec la belle bannière, avec la moche
bannière, avec le sourire, sans le sourire. Ouf !
Et, retournement de
situation, à notre tour de distribuer... des poignées de main ! Et de signer
quelques autographes. On se glisse peu à peu dans la peau (souvent greffée) des
champions que nous sommes censés être !
Sous un chapiteau
immense, dont l’accès est tres contrôlé (seuls peuvent y pénétrer les porteurs
d’une accréditation, gros badge pendu autour du coup, véritable
laisser-passer), de nombreux stands de nourriture sont à disposition 24 heures
sur 24. Mac do, bien entendu, mais aussi des plats asiatiques, italiens,
français (d’excellents steaks) sont servis gracieusement et à profusion. De
quoi faire rêver les amateurs de ‘bouffe à gogo". De quoi vite rivaliser
avec l’ américain moyen. De quoi affoler notre docteur-nutritioniste qui bloque
l’entrée vers les hamburgers: il est supposé nous maintenir en forme.
Le village Olympique est
en fait dans l’enceinte de l’université de l’Utah, avec d’un coté la partie
résidence et de l’autre la partie internationale. Je squatte donc une chambre
destinée à un futur étudiant, que je partage avec mon ‘collègue’ Denis. Un
étage complet du bâtiment est réservé aux quarante membres de la délégation
française. Ce n’est pas du grand luxe, c’est plutôt sommaire, mais on y
cohabitera au mieux le temps des Paralympiques. Dans notre immeuble, les
canadiens se sont déjà bien installés: drapeaux aux fenêtres, posters sur les
murs, décos dans les salles communes... on sent la grosse délégation.
Coté international, nous
disposons d’une salle de jeux, une autre de musculation (avec tous les engins
de tortures imaginables), d’un kiosque Internet, d’un petit magasin, d’un salon
pour téléphoner, etc., chaque service se trouvant dans un pavillon de briques
rouges indépendant. C’est joli, très bien organisé malgré les contraintes de
sécurité et rempli de gentils organisateurs (4000 !) qui aident, guident et
renseignent à souhait.
Soignés comme des coqs en
pâte.
A une patte !
L’heure du ski a enfin
sonné.

Nous partons le lundi 4
mars à la découverte du site de Snow Basin, à une heure et quart de navette. Au
pied des pistes, une série de cabanons se suivent et se ressemblent. Seule
différence: sur chacun d’eux un drapeau distinct. C’est bien là que se jouera
une partie de la victoire: ce sont les cabanons de fartage et de préparation
des skis de chaque nation, le QG de notre préparateur Dan.
Certains de l’équipe
connaissent déjà les pistes car ils sont venus aux pré-paralympiques, l’an
dernier. Pour ma part, j’innove. Et ma première piste sera... la piste de
descente homme valide ! Hum, prétentieux pour un début, c’est plutôt raide,
gelé et en dévers. Pas l’idéal pour faire connaissance ! D’ailleurs, je
décroche dans un dévers et pars en glissade sur la glace. Direction la forêt.
Ouf, je m’arrête à temps.
Ca commence de traviole !
Bon, je ne suis pas superstitieux et je préfère ne pas voir là un signe !
Jean-Louis, qui m’accompagne, s’inquiète de mon épaule (luxée trois fois cet
hiver) mais rien n’a bougé. Pas encore.
Je fais ensuite
connaissance avec les autres pistes, plus douces, et je longe la piste de
descente qui est déjà fermée en vue de la course. C’est la piste de descente
féminine valide.
A Snow Bassin, la neige
est curieuse: sorte de granulé ressemblant à du polystyrène. Le temps aussi est
curieux: le meilleur et le pire se tiennent la main et si le matin, il fait
soleil, le midi, il peut faire tempête et le soir de nouveau grand beau. La
montagne elle-même m’étonne, avec ses vallées immenses et des sommets larges
tous à la même hauteur. Pas de pics ni de petits vallons comme dans les Alpes.
Ici, tout a été taillé à la mesure du continent !
J’enchaîne ensuite avec
mes collègues skieurs assis Raynald et Denis des séances de ski de vitesse sur
de bonnes pentes complètement désertes: la station entière semble nous être
réservée. Alors, réglage d’amortisseur et pistes schuss se succèdent toute la
matinée... de plus en plus vite. Notre accompagnateur Bolch, qui n’a pas pris
de skis de vitesse, nous voit seulement sur les télésièges ! On prend confiance
avec Denis et la sensation de vitesse, le paysage qui devient flou, toute
l’attention qui se concentre sur l’équilibre, le bruit du vent qui bourdonne
dans le casque et les virages larges
qui deviennent les seuls possible, oui, cette sensation où notre corps semble
se fondre dans l’air est enfin ressentie, grisante et un peu inquiétante.
On atteint parfois en ski
assis des vitesses autour des 100 km/h, bien moindres que les skieurs debout,
mais tout aussi impressionnantes du fait de la proximité du sol.
Ces quelques pistes
descendues à fond de train, et d'arriere train, m’ont donné goût à la vitesse
et c’est sans trop d’appréhension – ni d’ambition – que j’aborde les épreuves
de descente et de super géant. En fait, je ne suis pas venu aux Jeux pour ces
épreuves là, et en particulier, faire l’impasse sur la descente est tout à fait
"dans mes cordes".
Mais on ne fait pas les
Jeux tous les jours et la possibilité de courir une descente olympique ne se
lache pas facilement.
C’est décidé, je jugerai
demain, lors de la reconnaissance de la première “non-stop” (descente d’essai
dans les conditions de course et avec chronométrage)...
Les trois journées de
non-stop se suivent mais ne se ressemblent pas. Pas du tout.
Si le réveil est tout
aussi matinal (4h15, Denis se réveille, Ouaaaah), le petit déjeuner toujours
aussi copieux (de 5h à 5h30, Denis mange un gros bol de céréale, miaaam), la
navette bondée et inconfortable (de 5h30 à 6h45, Denis dort, mal, aiiiiie),
l’harnachement dans les bobs toujours un peu surréaliste (6h45 à 7h, Denis
serre les sandow, ainsi que près de 60 bobs qui se calent, se sanglent et
s’échauffent dans le froid, glaglagla) et la prise du télésiège principal vers
7h, oui, si la routine de l’aurore prend bien sa place, la suite, elle, a des
variations inattendues...
A la première
reconnaissance (passage lent dans les portes pour repérer le tracer), mon ski
est trop affûté pour cette neige et je me déconcentre incroyablement dès les
premières portes. A la troisième porte, je sors la ‘gomme’ de ma poche et me
fait ‘casser les quarts’ au milieu de la reconnaissance. Au lieu de me
concentrer sur le parcours, j’observe les réactions de mon ski (qui du reste
n’est pas du tout fait pour passer au ralenti). Bref, je gâche ma
reconnaissance. Or, il n’y en a qu’une ! En plus, la descente me paraît
extrêmement rapide, avec deux sauts – plutôt périlleux. Je suis mal à l’aise, prends
peur et renonce à partir. Ma décision est prise quand j’entends Raynald dire
qu’il ne ‘sent’ pas la course et préfère observer ce premier ‘round’. Je suis
ici pour le Géant et le Spécial et tout le monde le sait.
On se fera
copieusement “remettre au pas” dans une réunion d’équipe où les cadres,
d’ordinaire compréhensifs sur ce type de décision, ne comprennent pas, et sont
mécontents de notre attitude. Ceux qui s’étonnent le plus étant ceux qui n’ont
jamais fait de descente ! N’ayant pas prévenu notre entraîneur Dédé en bas de
la reconnaissance – á cause d’un talky-walky défaillant et de l’impossibilité
de repasser par la piste - il est également mécontent car toutes les courses se
font sur la même piste: il faut donc s’y élancer, non pas pour la descente
elle-même mais pour se familiariser avec le dénivelé en vue des courses
suivantes...
Bref, moi qui pensais
sauter la descente, je sauterai... dans la descente.
Et néanmoins, le
lendemain, c’est au tour à Laurence – qui a chuté la veille et passee une nuit blanche – de ne pas s’élancer. Cette fois-ci, je m’y jette.
Le départ est méchant.
Pentu sur une plaque de glace.
Très vite, ça va vite.
J’arrondis ma
trajectoire. Pas question de prendre des risques. Ca passe mais je subis: le ski vole. Le contact ski-neige
est mauvais.
Je guide ma route. Me
remets en avant. Lutte pour ne pas partir en arrière. Huitième porte déjà, grand virage à gauche et puis
derrière – houla, ça décolle ! Bingo, je me fais surprendre. En me posant, le
ski décroche. Je rentre le bras intérieur pour éviter la luxation et glisse sur
une trentaine de mètres. Rien de méchant. Il reste une non-stop pour découvrir
la suite du parcours.
Hélas, le lendemain, le
mauvais temps rend le troisième entraînement impossible, trop dangereux. Quand
on l’apprend dans la navette, via l’entraîneur allemand qui reçoit la nouvelle
sur son portable, on se méfie d’abord. C’est bien connu, il ne faut jamais
croire qu’une course est annulée tant que ce n’est pas 100% officiel. Rien de
tel pour se déconcentrer. Une fois que l’information est confirmée par d’autres
messages, c’est le gros soulagement des coureurs dans la navette. L’atmosphère,
jusqu’alors plutôt tendue, devient aussitôt décontractée et presque festive !
Les photos de bébés s’échangent entre coureurs; un ‘diskman’ (walkman digital)
circule avec des tas de CD ; ça discute dans tous les sens ...
Avec Denis, nous allons
tout de même essayer des skis, sous la neige et dans le brouillard. Ce n’est
pas idéal pour faire des pointes de vitesse, mais on en tire toutefois quelques
sensations utiles.

Vient le fameux soir de
la cérémonie d’ouverture.
Une folie, un délire que
je n’aurais jamais imaginé.
On pénètre dans un stade
bondé (près de 50 000 personnes) qui nous acclame sans relâche. Au nom de “La
France”, l’équipe commence son tour d’honneur sur une passerelle posée sur la
glace du stade. La décoration est magnifique. La foule se lève, crie, agite des
drapeaux bleu blanc rouge... une ambiance énorme ! Tous les pays défilent
jusqu’au dernier, les USA, pour lesquels une ‘standing ovation’ et des holas
parcourent le stade. Etre là, au milieu, est extraordinaire. Nous sommes
émerveillés.
Se succèdent alors des
spectacles sur glace, le discours de Bush (sur écran géant) qui déclare les
Jeux ouverts; des feux d’artifice qui partent comme des fusées autour du stade;
les 4 saisons de Vivaldi (l’hiver, bien entendu) joué et mis en scène par
Vanessa Mae; le passage de la flamme olympique de mains en mains de sportifs;
son allumage féérique, avec le feu de la torche qui s’engage dans une cheminée
immense pour embraser un entonnoir de verre monumental et la nuit toute
entière: ‘light the fire within’, comme le dit la devise de ces Jeux.
Le spectacle et sa
chorégraphie sont une vraie merveille, et Stevie Wonder finit par faire danser
tout le stade – à commencer par les français !
L’hymne au sport est
complet. Le fauteuil roulant et l’handicap en général semble ici une normalité,
avec ses héros, ses champions et ses modèles de réussite. L’engouement du
public américain est total.
Il paraît que les places
en tribune de la descente sont déjà toutes vendues !... A voir...
Au jour D de la Descente,
je répète dans ma tête le parcours à la moindre occasion. Je plonge dans la course
et passe les portes dans mon imagination, en essayant de respecter le temps
réel de la course. Surtout les passages "à surprise" qui ne doivent
justement pas me surprendre.
Un mois plus tard en
écrivant ces lignes, je connais encore les grandes lignes du tracé par cœur. Je
sais où je peux serrer, où il faut prendre ‘premier tiers’, ‘milieu’ ou
carrément à l’extérieur. Et le grand saut, je me promets de l’attaquer
prudemment, en virant large et en prenant à gauche...
Je sais que les
descendeurs américains sont imbattables, mais impossible de s’élancer dans une
course sans vouloir la gagner. c’est un défaut que je me connais, plus encore
aujourd’hui.
"Five, Four, Three, Two, One...", c’est
parti !
Je m’engage légèrement en
réserve à cause de ma chute de l’avant-veille. La neige est moins glacée,
l’accroche est parfaite, je prends plaisir ... et confiance. Je resserre mes
trajectoires, décolle légèrement à la première cassure, toujours plus à
l’attaque. Ca va vite. 80, 100 Km/h ?
Ca y est, j’arrive sur la
bosse. Déjà. A peine le temps de me mettre dans l’axe. Allez, je la prends au
milieu !

Où suis-je ? Suspendu en
l’air sans même apercevoir la piste. Que le ciel ! Le saut me semble immense et
j’ai peur. La peur, c’est connu, est la moins bonne conseillère.
A la réception, je chute.
Une perte d’équilibre dont je ne sais pas trop la raison: soit mon bras gauche
part un peu en arrière, je crains de luxer l’épaule et ramène le bras dans un
mouvement trop sec; soit mon ski ne retombe pas assez à plat et me vrille; soit
mon amortisseur, insuffisamment durci, frappe la butée et me fait rebondir.
Enfin, bref, je culbute.
La gamelle est
monumentale, la plus énorme de ma carrière de skieur – qui ne fut pourtant pas
avare en roulé boulés ! Je serai bien incapable de dire combien de tonneaux je
fais, par devant, par derrière ou sur le coté ! Je me ‘réveille’ en train de
glisser sur le flanc, à moitié groggy. Je reste un moment à reprendre
conscience et à réaliser que je suis indemne. 100% indemne ! Je n’en reviens
pas ! Le masque s’est brisé et la neige m’a brûlé la face. Le nez est gonflé
mais pas cassé. l’épaule est intacte. La tête toujours sur les épaules.
Par contre, je suis
sérieusement secoué et un pisteur me guide pour redescendre – tout doucement –
vers la sortie de piste, et la station. Les spectateurs, sûrement soulagés,
applaudissent chaudement mon abandon...
Personne dans
l’encadrement français n’a réalisé la violence de ce choc pour moi. Seul le
photographe se trouvait à cet endroit et a eu, lui aussi, très peur... Les
caméras étaient en contrebas et les coachs dans l’aire d’arrivée. La réaction a
été: ‘ oh, tu vois, tu ne t’es pas fait mal, donc, t’as quand même bien fait de
prendre le départ...", ou bien simplement l’indifférence, qui accompagnait
de toute manière toute arrivée non couronnée d’une médaille. Normal. C’est les
Jeux.
C’est un peu dur à
encaisser, comme toute course ratée, mais plus encore qu’une autre course: ici,
les attentes sont plus grandes, les enjeux sont amplifiés, la pression pèse
davantage. Etrangement, c’est autant l’absence de soutien après ce coup dur (à
part les coureurs) que la chute elle-même qui me déçoit. Pour un peu, j’en
serais fier, de ce gadin ! Et du spectacle que j’ai offert, malgré moi !
Mais j’ai bien le
sentiment que les choses ont commencé de travers – ou bien la tête en bas.
De l’épreuve de descente
en général, j’ai juré, mais un peu tard, que l’on ne m’y reprendrait plus.
L’épreuve suivante, le
Supergéant, fait partie de mes courses favorites, surtout depuis que j’en
détiens le titre de champion de France. Hélas, la trouille de ma chute en
descente se répercute sur cette épreuve de vitesse, et, bien que présent à la
reconnaissance, j’annonce vite à l'entraîneur Dédé que je n’en prendrai pas le
départ. Le passage du saut m’a sacrément refroidi, et repasser par là, ce
serait s’élancer les "pieds" déjà sur les freins. C’est décidé: je me
réserve pour les épreuves techniques, pour lesquelles je suis venu.
Je sens bien la déception
de l’encadrement mais comme dit Bolch: ‘une course de vitesse, si tu ne la sens
pas, ne t’élances pas". Et puis, heureusement, les premières médailles
sont maintenant tombées dans l’escarcelle française, dont celle de Pascale en
or, et la fédération handisport française est moins crispée sur nos résultats.
De notre délégation et de
l’esprit qui y règne, je dirai seulement que c’est un mélange assez instable,
au gré des résultats, des réflexions des uns ou des autres qui passent de
bouche à oreille et d’évènements inattendus qui en marquent l’ambiance.
Ainsi, un moment de forte
tension apparaît lorsque le responsable des fondeurs découvre qu’un de ses
coureurs, par mégarde, a pris un cachet anti-douleur qui est sur la liste des
produits dopants... crise majeure qui se réglera vite puisque les médecins
confirment le temps d’évacuation du produit, bien inférieur au temps qui le
sépare de sa première course. Ouf ! C’est que les contrôles sont fréquents (un
fondeur allemand sera disqualifié) et les sanctions sont fortes et immédiates.
Une nouvelle forme de dopage est également prohibé: l’auto mutilation. En
effet, les paraplégiques ne ressentant pas d’éventuelles blessures aux membres
paralysés, une pratique ("courante") est de se blesser avant et
pendant la course, à l’aide de punaises dans la coque ou quelquefois plus
violemment. L’organisme, bien entendu, sécrète aussitôt, entre autres, des
doses massives d’endomorphine... Que ne ferait-on pas pour gagner !
Dans l’ensemble, une
bonne entente a régné dans l’équipe et les plus anciens ont même trouvé que
c’était une des ambiances les plus sympas des Jeux auxquels ils avaient
participé (Nagano, Lillamer). De mon coté, j’ai surtout partagé mon temps avec
mes deux plus proches compères, Denis et Bolch. Mais j’ai aussi découvert qu’il
se créait au fur et à mesure de l’évènement une complicité nouvelle entre tous
les participants, une sorte de solidarité, bref, un esprit d’équipe pour ce
sport on ne peut plus individuel qu’est le ski alpin !
Pour tous, des moments
forts, bons ou mauvais, ont été vécus là-bas et forcément partagés. C’est que
chaque sensation semble prendre une proportion nouvelle, comme si les Jeux et
leur environnement venaient amplifier nos impressions, comme si la moindre
vibration recevait aussitôt un écho inattendu. En plus de la pression naturelle
exercée par l’encadrement (légèrement pléthorique par rapport aux coupes du Monde ou d'Europe), la présence médiatique
était importante (reporters, télés, Internet...) et surtout, les supporters
étaient partout: des milliers dans l’aire d’arrivée, des enfants qui demandent
des autographes à chaque occasion, des encouragements quand on se promène en
ville... Oui, pendant trois semaines, nous avons joué les vedettes !

En vue de la préparation
du Géant, nous décidons avec Denis de monter à Snow Basin la veille de la
course pour une demi-journée de ski avec les skis de géant. Je prends mes
bien-aimés Dynastar et à peine arrivé, les sensations sont excellentes malgré
une visibilité moyenne. Un vrai plaisir de retrouver ces ‘petits’ skis qui
tournent sur commande !
La piste d'entraînement
est justement tracée avec quelques portes de géant, et nous en profitons pour
affiner le réglage de nos amortisseurs. C’est toujours une gageure de trouver
les meilleures réglages en compression et en détente, en fonction de l’épreuve,
de la piste et de la neige. C’est (là aussi !) une suite d’expérience et de
théorie dont nous discutons bien souvent... et nous sommes arrivés à beaucoup
d’ hypothèses, mais une seule certitude: en course, le réglage doit être
nettement durci par rapport au ski libre. Avant de partir, j’avais déjà fait
réviser mon amortisseur Ohlins (merci Paco !) afin d’en augmenter la dureté. Et
voilà qu’après quelques passages dans les portes, mon meilleure réglage me
place dans les crans les plus durs (sur 20 crans, je suis au 3ème en
compression!)... Je veux alors faire un nouveau passage pour confirmer. Ce sera
celui de trop.
En effet, le réglage est
bon: le ski ne décolle pas malgré le terrain un peu cabossé et, magie des
paraboliques, la vitesse augmente dans les courbes sans que je ne sois trop
secoué. J’arrive sur les dernières portes, prends trop large et me retrouve
dans la partie moins damé. Ouups, je pars en avant dans une petite chute. Un
"retourné" classique.
Seul hic: j’ai lâché la
patinette (stabilisateur) gauche et ma main s’est retrouvé coincé sous la coque
dans la vrille. A priori, rien de grave. Je me redresse. Ressent une petite
douleur au poignet. Bah, ça va passer.
Bolch me rejoint et je
lui confirme que tout va bien. Je lui demande même comment il a trouvé la
réaction du bob à la porte où il se trouvait. Mais lorsque j’essaie de
reprendre la poignée de ma patinette, je commence à m’inquiéter un peu:
impossible de la tenir fermement ! Je descends tout doucement pour rejoindre
Denis et lui dit de continuer sans moi car je souffre du poignet. Tant bien que
mal, j’atteints le bas de la station, les virages à gauche se faisant dans la
douleur. Aie aie aie.
En enlevant mon gant, je
pressens que les Jeux sont faits pour moi. Le poignet a une allure de tout,
sauf de poignet: il est gonflé sur toute la longueur. Je demande à Bolch de
prévenir le médecin de l’équipe. Pas de bol, il est dans la navette qui
redescend. Heureusement, le centre de soins est à cent mètres et je m’y rends
aussitôt.
La mort dans l’âme.
Le radius est cassé, le
cubitus est intact, les courses sont finies.
Je ne ramènerai qu’un
trophée : un plâtre. Et une seule médaille : celle d’argent de la
poisse.

La suite du programme
prend une tournure bien différente pour moi. Une fois la déception digérée – et
le plâtre posé - il reste une semaine sur place et ma foi, autant prendre le
bon coté des choses, avec ou sans radius. Ainsi, je deviens spectateur forcé.
J’assiste dépité à la
victoire en géant de Ludwig, un coureur allemand bien sympathique mais que je
bats quelquefois... et j’assiste, meilleur souvenir, à l’inoubliable victoire
de Denis en Slalom, après deux manches plutôt serrées. Dans ma catégorie, l’or
revient au canadien Dan Wesley qui fait un parcours sans faute – jamais je ne
l’aurai battu. Il y a moins de regrets ! Mais les bons souvenirs de cette
dernière semaine ne sont pas ceux de spectateur. Trop dur de voir les autres
courir et de ne pas en être, de vivre par procuration des évènements que je
voulais vivre en dedans.

Non, la nouveauté, c’est
que j’ai enfin pu découvrir Salt Lake City et ses environs ! Le rythme des
courses est dissuasif de toutes entreprises "exotiques". Ni sortie
trop longue en voiture, ni soirée qui traîne, rien ne doit perturber
l’accoutumance aux horaires des jours de course, rien ne doit ajouter à la
fatigue que procure déjà la compétition. Bref, il a fallu un bras cassé pour
pouvoir enfin visiter un brin d’Utah !
Je retiens en particulier
la visite de l’île aux Antilopes, sur le lac salé, avec ses bisons en liberté,
ses couleurs "écossaises" et ses étendues toujours à perte de vue. Ce
lac est immense, aussi grand qu’un département français, et nous profitons
(Laurence, Daniel, Michelle et moi) des explications de notre attaché
paralympique, Didier, qui guide notre visite.
Je découvre aussi la
communauté française de Salt Lake, qui se retrouve régulièrement au ‘club
France’ pour dîner. Ils sont de vifs supporters de notre équipe, et souvent des
volontaires auprès de la SLOC (Salt Lake Organisation Committee). Ils ont
également participé aux Jeux valides et ils nous livrent leur impressions sur les
différents sportifs qu’ils ont côtoyés...
Les rendez-vous du Club
France, restaurant français de Salt Lake qui n’accueille que des invités des
Jeux pendant toute la période olympique, ne manquent pas de piquant. Coté
sportifs, le lieu est dédié soit aux médaillés qui viennent y recevoir les
honneurs, soit aux "brisés" qui viennent y panser les plaies –
psychologiques. Coté cadres, on sent une certaine fébrilité à faire le
déplacement du village olympique vers "le cluuuuubbbb". Parfois la
fatigue l’emporte et certains renoncent à cette mondanité. C’est toujours
l’occasion de railleries: la tenue du DTN, la tchatche du médecin, etc. Il faut
dire que l’ambiance y est festive. Elle dépassera même l’imagination le dernier
soir, lorsque nous célébrons l’or de Denis le jour même, les médailles de
Lionel, de Pascale et de Romain. Les courses sont terminées et, tels des
bouchons de champagne bien secoué, nous ‘décompressons’ tous !
Sept heure du matin,
l’aéroport de Salt Lake City est pris d’assaut de nos tenues bleues, veste
officielle de rigueur. Sur son fauteuil roulant, le plus massif des fondeurs,
Alain, est retenu par un gros scotch qui fait plusieurs fois le tour de son
buste et de son dossier. C’est que le gaillard, au régime aqueux depuis six mois,
a fêté ses médailles toute la nuit en les arrosant jusque plus soif, plus faim,
plus de verre, plus de bouteille, plus rien. Complètement saoul et suivi par
une ange-gardienne infernale – mormone de surcroît ! – il déraisonne de sa
grosse voix qui s’entend dans tout le hall... ouf, il ne parle que français. On
lui demande son passeport, il sort sa carte bleue ! Il passe finalement la
douane sans encombre et nous voila tous embarqués.
Il aura heureusement
retrouvé ses esprits à la sortie de l’avion, à Roissy, où nous attendent Marie
George Buffet, ministre de la Jeunesse et du Sport, et Ségolène Royale, ministre chargée des
personnes handicapées, pour nous convier à un petit déjeuner… et à quelques
discours. Les honneurs continuent donc mais, déjà, je me sens loin de l’évènement et seulement impatient de
retrouver famille et amis qui m’attendent…
Pour fermer cet épisode
de ma vie, qui malgré ses aléas malchanceux reste un moment exceptionnel, j’ai
déjà remercié beaucoup de gens mais je veux encore dire ici ma reconnaissance
à:
Pierre Tessier,
l’inventeur de mon matériel, éternel passionné de ski assis,
Dominique Humbert, dit
Bolch ou Bolchy, sherpa infatigable pour porter et pour... rigoler,
Denis Barbet, dit
Barbette, toujours prompt à farter, à taquiner et à... passer le premier la
ligne d’arrivée,
Robert Morettin, dit
Roberto l’inventeur, qui m’a tant dépanné,
Christian et Julien
Pagnier, du ski club de Gex, féru de ski et désormais aussi de ski assis,
Michel Vion et Dynastar,
Paco Martinez et Ohlins,
Mes collègues de travail,
les soutiens du ski club du CERN et la direction du CERN,
Le club sportif de
l’Ashcrav,
Les orthopédistes Laeser
& Lenoir,
Le ski club de Gex, et
son président Jean-Christophe Guichon,
Les stations de ski du
Mont Jura, et le magasin Looping Sport,
Les coureurs de l’Equipe
de France et les accompagnateurs,
Les Kinés (merci
François-Paul et Christophe !),
Le docteur et Jean
Minier, qui ont vu l’intérieur de mon poignet (pendant l’IRM) !
Dédé l'entraîneur, et
Jean-Marie, dit Piou Piou, qui m’ont sélectionné,
et tous ceux qui avaient
osé emmener du champagne (merci Bernard) dans la sacro-sainte enceinte des
Mormons !
Finalement, Radius et
Cubitus:
radius
qui ne s’est fracturé que modestement, sans déplacement, sans complication,
sympathiquement.
cubitus, encore plus, qui n’a pas bronché !